Organisé à Paris par le collectif Make It Deep, le festival Japan Connection est la première manifestation de ce type entièrement dédiée à la culture électronique japonaise. Cet événement était donc pour nous l’occasion parfaite de se pencher de plus près sur l’évolution et les particularités de cette scène.

Le Japon est connu depuis longtemps pour sa technologie de pointe, et des marques comme Korg, Yamaha ou Roland produisent des machines qui sont maintenant devenues incontournables dans le milieu de la musique. Pour autant, la scène japonaise n’avait que peu d’écho à l’échelle internationale jusqu’à la parution en 2015 de la compilation « Sounds from the Far East » sur le label Rush Hour, qui a permis la mise en lumière d’une culture électronique qui nous paraît si éloignée.

S’inscrivant activement depuis deux ans déjà dans la découverte de la culture japonaise, la Japan Connection devient cette année un festival qui prendra place à La Gaîté Lyrique les 9, 10 et 11 mai prochains. Workshops, conférences, stands et expositions permettront durant trois jours d’échanger autour de cette culture, et les différents concerts organisés pour l’occasion sont une réelle invitation à l’exploration auditive. En plus de deux live composés à 6 mains programmés sur le festival, Make It Deep invite pour sa première en France le duo Dip in The Pool, groupe de pop très actif entre les années 80 et 90. Autre inédit de ce festival, l’artiste Satoshi Tomiie réputé pour avoir participé à l’émergence de la culture club tokyoïte et vétéran de la dance music japonaise présentera son nouveau live modulaire pour la première fois sur une scène de l’hexagone. Mettant au premier plan une scène restée méconnue en Europe pendant de longues années, la Japan Connection nous offre une occasion de se plonger dans ce qui a permis à la musique électronique japonaise, de par son histoire, d’obtenir la singularité qui lui vaut aujourd’hui d’être acclamé.

Hideki Matsutake, pionnier de la musique électronique et « quatrième homme » de Yellow Magic Orchestra

Fortement marqué par l’œuvre de Yellow Magic Orchestra qui produisait un son pop aux accents électro à l’aide de nombreux synthétiseurs, la scène Tokyoïte des années 80 intègre l’idée que la musique puisse exister au travers de machines et voit apparaître les premières productions de Satochi Tomiie, Jazzadelic, Ecstasy Boys ou encore Soichi Terada.
Il ressortira de ces diverses expérimentations une esthétique propre à la musique électronique nippone, qui conciliera un héritage new beat, pop, ambient et jazz avec les nombreuses influences issues de la scène US. Tandis que paraît en 1986 l’album « Illustrated Musical Encyclopedia » de Ryuishi Sakamoto, œuvre pionnière de l’électronica, les artistes Soichi Terada et Shinichiro Yokota fondent en 1988 Far East Recordings, label aujourd’hui représentatif des spécificités de la Japan House (à découvrir par ici). Le début des années 90 voit aussi apparaître les premiers EPs d’artistes comme Ken Ishii, Takkyu Ishino et Fumiya Tanaka qui introduisent sur l’île une musique plus orientée vers la techno et la minimale.

Cette scène va rapidement évoluer, notamment grâce la situation économique du pays à partir de 1992 qui conduit à la déflation, permettant à ces jeunes artistes de se procurer plus de machines et de synthétiseurs.
En parallèle, l’intérêt suscité au Japon par l’industrie du jeu vidéo à la fin des années 80 va entraîner une très forte demande de production musicale de la part de ce secteur. La qualité sonore des jeux va nettement s’améliorer avec la première Playstation sortie en 1994 par Sony et l’avènement du CD ROM, et les artistes de la scène électronique se retrouvent de plus en plus sollicités pour produire des bandes-son. Par le travail d’artistes touche-à-tout comme Soichi Terada, ou plus spécialisés dans la création de bandes sonores tel que Yuzo Koshiro, les jeux ne se contentent plus seulement de la chiptune en intégrant house, drum & bass et autre techno.

Ce secteur nous laissera d’ailleurs de nombreuses pépites comme le titre « Ghost in the Shell » sorti en 1997 par Takkyu Ishino, qui a réalisé l’accompagnement musical du jeu éponyme aux côtés de Scan X, Derrick May, Hardfloor ou encore Joey Beltram. Mais malgré que le Japon soit réceptif à cette production foisonnante, l’évolution rapide des technologies couplé au départ en Europe et au retrait de certains artistes (Shinichiro Yokota par exemple) conduiront à un certain effacement de la scène électronique japonaise à la fin des années 90.

Les années 2000 voient surgir une nouvelle vague artistique qui s’inspire du travail de ses prédécesseurs tout en apportant des courants plus épurés et traditionnels, n’hésitant pas à casser la ligne rythmique du 4/4 pour rompre avec l’aspect clubbing que l’on retrouvait jusqu’alors. Arrivent alors dans le paysage musical des phénomènes comme la dj Yukari BB, DJ Nobu  ou encore Goth-Trad qui se battissent une solide réputation et sont invités à livrer des sets dans les plus grands clubs japonais et européens. Dans une volonté de diffuser librement leurs productions et de faire face à un système favorable à la J-Pop, un nombre florissant de labels voient le jour comme Cabaret Recordings porté par So Inagawa et DJ Masda, ou encore Mule Music, structure emblématique de la culture électronique nippone et indissociable du producteur et multi-instrumentiste Kuniyuki Takahashi.

Le regain d’engouement généralisé autour de la scène japonaise permet aujourd’hui d’en apprécier pleinement les singularités, tant dans la façon de concevoir les performances scéniques que dans l’approche qu’ils ont de la composition. En effet, on peut constater chez ces artistes l’importance qu’ils portent à l’improvisation et à l’aspect organique de la musique, créant des atmosphères complexes et profondes à partir d’éléments très simples.
Dans cet esprit, l’album « Vapor » de l’artiste Yosi Horikawa nous étonne par ses titres doux et mélodieux, composés à partir de nappes de synthétiseurs et de nombreux enregistrements (sons de ruisseaux, bruits urbains, chants d’oiseaux, …) pour un rendu qui transporte l’auditeur dans un univers onirique. Cette vision de l’art se retrouve aussi sur scène avec le groupe Nisennenmondai ou encore les artistes Soichi Terada, Sauce81 et Kuniyuki Takahashi qui privilégient les prestations live, se livrant sans relâche à de nouvelles expérimentations techniques par le biais de jams sessions, permettant un renouveau permanent. Une façon de faire qui sied aussi parfaitement à la Japonaise Galcid qui produit à l’aide d’un set-up hybride une acid house brute et futuriste en suivant une devise : « Pas de PC, Pas de presets, Pas de préparation ».

Entre sollicitations des maisons de disques et tournées européennes, les artistes japonais sont aujourd’hui largement représentés. Du fait que la culture électronique au Japon soit en train de se libérer de la loi Fueiho, loi archaïque qui réprime fortement les clubs du pays depuis la mort d’une étudiante en 2010 à Osaka, on peut s’attendre à ce que la scène japonaise gagne encore en visibilité.

Mêlant concerts, animations et expositions, la Japan Connection sera l’occasion parfaite de faire plus ample connaissance avec la culture nippone qui séduit aujourd’hui les amateurs de musique électronique. Pour patienter jusque là, vous pouvez découvrir ce mix de Hugo LX  qui retrace 30 ans d’électro japonaise.

By Dorian


Informations pratiques :

Japan Connection Festival
9.10.11 mai 2019 de 19h30 à 23h30
La Gaîté Lyrique, 3bis Rue Papin, 75003 Paris
billets pas ici
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Japan Connection Festival – Closing Party
11 mai 2019 de 23h à 9h30
CONCRETE, Port de la Rapée, 75012 Paris
tickets
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