Récemment, confortablement installé sur un coussin, j’ai assisté à l’oeuvre « Tubulus » de Philippe Ollivier, un périple à travers le son et la lumière.

L’oeuvre étant conçue pour les plus jeunes, je partageais la scène avec 2 classes de maternelle, mais aussi quelques adultes curieux. Le public au départ assez agité s’est tout de suite apaisé après avoir pénétré dans le cercle lumineux entourant nos coussins respectifs. De multiples sons de cloches ont alors commencé à résonner tout autour de nous, puis le concert a débuté.

L’accord de rythmes avec les solos de Bandonéon rend le spectacle très dynamique, mais avec une fluidité remarquable. Je ne savais plus si je devais être bercé ou contempler ce qui se passait autour de moi, car les sons sont synchronisés avec des jeux de lumière, et une performance artistique de l’auteur.

Certaines sonorités m’ont fait penser à du Gamelan, une musique traditionnelle Javanaise assez disharmonieuse. Je ne sais pas si cela venait du fait que j’étais au sec avec une pluie battante à l’extérieur, mais je me sentais… bien, et à la fin j’avais l’impression de sortir d’un flash.

J’ai rencontré Philippe lors d’ateliers de Musique Electroacoustique auxquels j’ai participé, et il m’a permis de débrider ma vision du son et de la musique. J’ai donc voulu m’entretenir avec lui, pour retranscrire la sienne, de vision, à un large public.

Bonjour Philippe, cette interview a pour but d’en savoir un peu plus sur ton art et ton personnage. Tout d’abord, quels sont les domaines dans lesquels tu exerces ?

C’est assez difficile de répondre à cette question, tant j’ai travaillé à élargir mes secteurs de compétences.

Je suis officiellement musicien-compositeur, c’est-à-dire que c’est la musique qui assure la plus grande partie de mes revenus. Je suis aussi preneur de son, et j’ai été sonorisateur. Je suis également développeur du logiciel Logelloop. Je suis encore initiateur et responsable artistique du Logelloù, une résidence d’artistes à Penvenan, en Bretagne. De temps à autre, il m’arrive de réaliser des petites vidéos puis, la photographie occupe une grande partie de mon temps!

Je me suis toujours intéressé au son, et dès l’âge de 14 ans, j’ai assuré des émissions sur une radio locale. Cela m’a emmené à la prise de son, car j’y rediffusais des parties de concerts. C’est aussi cette émission qui m’a fait rencontrer un grand nombre de musiciens et qui m’a incité à en devenir un. À 16 ans, je commençais la bombarde (hautbois baroque breton) et à 17, j’apprenais à jouer de l’accordéon diatonique. J’ai été penn talabarder (responsable du pupitre des bombardes dans le bagad de Perros-Guirec) jusqu’à mes 24 ans. J’étais aussi accordéoniste dans des groupes de musique bretonne…

Après être passé par une école de formation au son et à l’image, je suis devenu le régisseur son du Carré Magique, la scène conventionnée de Lannion (22). C’est là que j’ai commencé à m’intéresser à d’autres formes de spectacles. Puis, je suis devenu créateur sonore pour des compagnies. De fil en aiguille, les créations sonores, les enregistrements, et la musique que je pratiquais de plus en plus dans un cadre professionnel m’ont fait quitter mon poste au théâtre et devenir indépendant. C’est à ce moment-là aussi que les créations sur lesquelles j’officiais en tant que responsable du son ou musicien m’ont emmené à la programmation informatique. Finalement, la musique a pris la place principale.

OstinatO a été, en 2006, le premier concert mettant le son au même niveau que la musique. Il n’y avait d’ailleurs pas de sonorisateur et pas de console son, tout se faisant avec les deux ordinateurs, celui de Yannick Jory, aux saxophones, et le mien à l’accordéon et au bandonéon. Nous jouions donc la musique et assurions les transformations et la multidiffusion du son, en 6.1.

Il y a eu ensuite plusieurs spectacles incluants l’informatique et la musique : le Carlonéon (un ciné concert surréaliste en caravane, en 2009), Toco la Toccata (solo pour bandonéon et Logelloop en 2014), puis Tubulus qui vient de naître.

Parallèlement à ces créations, j’ai composé et joué la musique pour le P’tit Cirk, une compagnie de cirque de Bretagne.

Qu’est-ce que le Bandonéon ?

Le bandonéon appartient à la famille des instruments à soufflet et boutons, dont l’accordéon est le plus connu. C’est une sorte d’orgue portatif : il a de très grandes capacités pour un volume et un poids restreint. Le mien par exemple pèse moins de 6 kilos pour une tessiture de 5 octaves et demi, une polyphonie complète et totalement chromatique sur les deux mains.

À l’âge de 27 ans, après 10 années consacrées à l’accordéon diatonique, j’ai décidé de commencer le bandonéon. Cela a été un gros travail, car tout est différent entre ces deux instruments.

Il faut également noter que le bandonéon possède un timbre très différent de celui de l’accordéon. Ce timbre est très chaud, très coloré. C’est l’instrument emblématique du tango argentin (tango que je ne pratique absolument pas). À ce titre, je fais partie d’une catégorie assez rare de bandonéonistes qui utilise cet instrument pour une autre musique que le tango.

Tu as crée un logiciel de production musicale, nommé Logelloop. Avec qui ? En quoi consiste-t-il ? En quoi t’est-il utile lors de tes représentations ?

C’est avec Christophe Baratay que je développe Logelloop. Christophe est développeur informatique de métier, ce qui n’est pas mon cas. Pour ma part, j’assure la conception des fonctionnalités et l’interface utilisateur.

Logelloop est à la base un looper, fait pour permettre d’enregistrer et de rejouer en boucle des sons qui viennent d’être joués. Mais aujourd’hui, c’est bien plus que ça ! C’est un outil qui permet la transformation du son des boucles : on peut par exemple en temps réel étirer le son, changer la hauteur du son, le découper en tranches, de manière rythmique ou aléatoirement… On peut y faire de la synthèse granulaire, on peut ajouter des effets basiques comme de la réverbération, du délai, de la distorsion… La liste serait trop longue.

Logelloop permet aussi de mémoriser les états et de les rappeler facilement à n’importe quel moment du spectacle. Pour cela, il reçoit les commandes MIDI et OSC et peut aussi être connecté à des capteurs aussi particuliers que le LEAP Motion qui permet d’utiliser le mouvement des mains de l’interprète pour commander le logiciel.

Et enfin, Logelloop possède aussi un interpréteur de scripts (macros) qui permet à l’utilisateur de programmer le logiciel. C’est sans limites et cela me permet, par exemple, d’assurer avec les pieds la conduite son, lumière et vidéo des spectacles.

Logelloop m’est indispensable pour créer du son. Impossible de me passer de cet outil que nous développons depuis 2002, car il est la passerelle entre mon instrument acoustique et la musique électronique.

En quoi trouves-tu la musique expérimentale intéressante ?

Je n’ai pas l’impression de faire de la musique expérimentale ! En fait, c’est seulement quand on me dit qu’elle est expérimentale, quand je me mets à la place de l’auditeur, que je réalise qu’effectivement, certaines pièces peuvent donner cette impression.

Dans les années 90, j’imaginais pouvoir un jour sculpter le son. Je ne savais pas à l’époque comment cela deviendrait possible, mais j’avais l’intuition que c’était une piste à explorer : composer la musique, avec du son, comme on peint, ou comme on sculpte. Avec Logelloop, je réalise enfin ce rêve!

J’ai le sentiment que la musique expérimentale est une chose du 20e siècle. J’ai l’impression que les maîtres ont déjà tout fait exploser et que nous, au 21e, nous n’avons plus qu’à continuer à creuser le sillon. J’ai l’impression, lorsque je crée de la musique électroacoustique d’appartenir à une famille, d’être sur les traces des anciens, plus que de faire de l’expérimentation.

Je sais que ça n’est pas facile de mettre une étiquette sur ma musique. D’ailleurs dans les magasins de disques, tu peux trouver mes CD en catégorie accordéon, jazz, musique classique, contemporaine, traditionnelle, expérimentale… L’étiquette appartient à celui qui la met ! Ça n’est pas mon problème.

Tu peux toutefois noter que d’un projet à l’autre, ma musique est plus ou moins conventionnelle. Dans le duo Ollivier Jory Akoustik, il y a de l’improvisation, mais la musique est très mélodique et n’a absolument pas l’apparence d’une musique expérimentale.

Peux-tu citer les musiques/artistes qui résument le mieux ton univers musical ?

Ce qui est étonnant, c’est que j’ai des habitudes d’écoute assez éloignées de ce que je fabrique ! J’écoute beaucoup de musique dite contemporaine. Essentiellement américaine ou des pays baltes…

J’aime les musiques répétitives. Mais dans la même journée, je peux écouter avec le même bonheur Gerry Mulligna et Astor Piazzola, Bjork, Steve Reich, John Adams, Erkki Sven Tuur, ou de la variété américaine. D’une manière assez bizarre, mes goûts musicaux se sont sensiblement fixés il y a une dizaine d’années et autant, en concert, j’écoute des choses très différentes, autant à la maison, je n’écoute que très peu d’artistes différents…

A propos de Tubulus, peux-tu nous en dire plus sur la scènographie ? Sur ses origines ?

La règle principale est que tout ce qui est visible doit servir. Il y a donc une scénographie pour ce concert qui devient un spectacle, mais il n’y a pas à proprement parler de décors.

Dans Tubulus, il y a une arche au-dessus du public, il se trouve que cette arche est très belle. Mais elle est avant tout présente pour porter les haut-parleurs suspendus au-dessus du public.

L’écriture de Tubulus a été un long chemin. Je voulais créer un spectacle musical pour le jeune public. Je suis parti du bandonéon et du travail de son avec Logelloop et de la multidiffusion du son, mais cela me semblait un peu austère pour les plus jeunes. Alors, j’ai voulu apporter des objets visuels et sonores : c’est le moment où les cloches tubulaires sont arrivées. Pour envelopper encore plus, j’ai voulu mettre des haut-parleurs au-dessus du public… Et puis je me suis rendu compte que les sons des cloches tubulaires diffusé dans ces haut-parleurs rappelaient les cloches du village, alors, j’ai mis ces cloches en mouvement en ajoutant des petits moteurs pour balancer les haut-parleurs suspendus.

Puis, on a apporté des petites sources de lumière sur ces haut-parleurs mobiles, puis les automates sont arrivés… Et j’ai fini par me rendre compte que nous avions recréé un mobile comme ceux que l’on dispose sur les bébés pour les éveiller. Il n’y a pas de hasard ! Nous étions plusieurs sur cette création et les idées n’étaient conservées que si elles étaient justifiées, les idées incohérentes n’aboutissaient pas.

Je voulais aussi utiliser des objets du quotidien, une assiette, un verre d’eau et une paille, etc. Avec lesquels je voulais faire du son, transformer ce son, aller vers une musique ludique. Parce que je crois vraiment que la musique doit aussi, par moment, être amusante.

Quelles sont l’ambiance ou les impressions que tu cherches à dégager chez le spectateur ?

Je veux toucher, au sens propre. Je voudrais que la journée du spectateur soit modifiée par le fait qu’il ait assisté à cela. Je sais que cela peut sembler ambitieux, voire prétentieux, mais c’est ce que je cherche à faire…

Alors, je veux bien prendre le risque que les réactions soient différentes d’une personne à l’autre. Certaines peuvent détester cette musique qui peut sembler trop intrusive. D’autres aiment ça… Si, comme c’est le cas pour Tubulus, il s’agit de toutes jeunes personnes, et même des bébés, je crois que ça a une utilité, car il faut aussi leur montrer que le son peut avoir un effet sur leur corps. En l’occurrence, j’essaye quand même d’aller vers des propositions apaisantes, des sensations positives… D’ailleurs, c’est aussi pour moi que je le fais, j’aime que la musique me fasse du bien, c’est pour cela que je joue de la musique répétitive, ça me berce, ça m’apaise… Et au final, j’ai l’impression que ça parle à mon âme et j’aimerais que ça touche le public de la même manière.

Pourquoi stipules-tu que Tubulus est « à l’attention des plus jeunes » ?

Parce qu’elle a été faite pour les plus jeunes ! Mais dans ce sous-titre, le choix des mots est important et je voulais indiquer la bienveillance de la proposition. Je voulais assurer que je ne propose pas un spectacle jeune public par opportunité, mais bel et bien avec une intention forte. Celle de donner à écouter aux plus jeunes une musique exigeante, une musique qui a en partie été composée pour les grandes personnes, mais qui est ici refaçonnée, revisitée, mais pas simplifiée.

Certains croient encore que l’on doit s’adresser aux enfants comme s’ils composaient un sous-public de demeurés, je ne suis pas de ceux-là. Je crois que l’on doit déposer les petites graines dans le terreau le plus riche, en s’adressant a des esprits encore peu formatés.

As-tu d’autres projets/collaborations en cours ? Ou dans le futur ?

En mai, je pars pour le Mexique pour participer à la Loopfest mexicaine. Je vais y jouer Toco la Toccata. J’imagine que je vais faire des rencontres marquantes. Il va y avoir des échanges, ça va être bien, j’ai hâte!

A mon retour, je dois travailler sur un CD qui reprend les pièces composées pour Toco la Toccata et Tubulus. Il y aura aussi d’autres musiques inédites… C’est un gros travail, car je n’ai pas produit de CD depuis longtemps, et beaucoup de pièces attendent… Il faudra faire des choix, c’est ce que je trouve le plus difficile, c’est peut-être pour cela que je fais peu d’enregistrements.

L’une des fonctionnalités de Logelloop est la possibilité d’enregistrer tout le concert en multipiste. J’enregistre donc beaucoup de concerts, ce qui fait beaucoup de matière, donc beaucoup d’improvisations, beaucoup de versions à trier, à choisir…

Enfin, une petite question ouverte. D’après toi, est-ce que le terme « musique expérimentale » n’est pas une sorte de « fourre-tout musical » qui inhiberait l’apparition de nouveaux styles ?

J’aime assez les expressions « musique improvisée » ou « musique expérimentale », car il n’y a pas question de style. On peut faire une musique traditionnelle improvisée ou un jazz expérimental… mais on peut aussi faire une musique inclassable.

Si l’on veut avoir du boulot en musique, le plus rapide est de s’accrocher à un style, si possible à la mode ! Mais si l’on est patient, on peut aussi laisser libre cours à son inspiration, et pour le coup, l’étiquette qui sera apposée sur la musique n’engagera que la personne qui aura posé cette étiquette.

Quant à l’apparition de nouveaux styles, chaque génération invente une multitude de styles musicaux, parce que la musique que l’on joue, ou celle que l’on écoute est le moyen de s’affirmer et de se positionner par rapport à ceux qui nous ont précédés. C’est très vrai chez les adolescents qui sont de grands consommateurs de musique. Alors, des styles nouveaux, il y en aura toujours, quoi qu’il arrive.

Vous pourrez voir Philippe Ollivier aux dates suivantes :
Le 7 avril 2018 à Cap Sizun
Le 11 avril 2018 à Pleyben/Chateaulin
Le 13, 14 et 15 avril 2018 à Ergué Armel

Vous pouvez voir ses autres travaux sur son site web, www.philippeollivier.com.