C’est quoi cette manie de vouloir tout féminiser ?

Croyez-moi, ce n’est pas donner plus de considération aux femmes que d’ajouter des suffixes ayant vocation à féminiser et mignonniser certains qualificatifs. Pour faire les choses bien, il faudrait commencer par cesser de penser que la mécanisation n’est ouverte qu’aux hommes. Les rageux diront que seuls les hommes ont été précurseurs en la matière. Affirmer cela serait en fait oublier toutes ces artistes qui composent de la musique électronique depuis au moins les années 1950. Faut-il vous rafraichir la mémoire ?

Outre-Manche, à l’heure du thé, on s’envoie un petit track de Daphne Oram, fondatrice de la BBC Radiophonic Workshop. Dans les années 1960, elle invente l’Oramics, un dispositif qui permet de produire des sons électroniques. Elle était précurseure dans son domaine, contribuant à ouvrir les portes d’une ère musicale qui se passe de musiciens. La fondation PRS et The New BBC Radiophonic Workshop, actuellement dirigé par le king Matthew Herbert, ont d’ailleurs récemment organisé les Oram Awards, une remise de prix pour récompenser les réalisations de femmes qui travaillent dans le son.

Pour paraphraser une de nos très chères disco-stars francophones préférées, « où sont les femmes » ?

Dans une époque où le principe de parité homme/femme est constamment débattu et revendiqué dans divers milieux professionnels, la question conserve son importance. Le milieu de la musique, notamment électronique, fait preuve d’un étonnant conservatisme lorsqu’il s’agit de valoriser les talents féminins. Pourtant, la musique électronique, en continuelle mutation, n’est-elle pas par essence progressiste, de par la diversité des genres qui la composent ?

Si la scène électronique paraît tant cloisonnée, c’est parce que les femmes pâtissent d’un manque de visibilité certain.

Pourtant, de nombreuses artistes féminines sont très actives en matière de production, comme Steffi qui nous a récemment présenté sa dernière œuvre musico-visuelle, World Of The Waking State, en collaboration avec l’illustratrice Laurie de Kok. Il s’agit du troisième LP qu’elle sort sur le renommé label allemand Ostgut Ton. Pour le découvrir, c’est par ici.

Susanne de female:pressure (un collectif qui met en relation des femmes artistes et valorise leur travail à travers une plateforme) nous explique que ce manque de visibilité est dû principalement aux promoteurs de soirées qui sont en recherche constante de têtes d’affiche. Elle nous le dit, c’est un cercle vicieux : les artistes deviennent populaires si on les fait jouer, or les nouveaux artistes n’ont pas la renommée tant convoitée par les promoteurs, et ces derniers investissent alors dans des artistes plus connus dont ils connaissent le style.

Qu’importe le style d’évènement, cette chasse aux grosses têtes empêche les nouveaux DJs de se faire une place dans les teufs en qui le public à confiance, et également de travailler leur style face à un public toujours plus demandeur d’expériences musicales pointues. Je vous l’accorde, ce problème vaut aussi bien pour les femmes que pour les hommes. Mais ce n’est pas dans la discrimination qu’il nous faut chercher un semblant d’égalité de traitement.

Certains collectifs décident alors de se faire justice eux-mêmes, et d’organiser leurs propres teufs. Le collectif RA+RE revendique le fait d’être un label composé exclusivement de productrices, et ça fonctionne.

La place dominante des hommes sur la scène électronique peut également s’expliquer par certains paramètres politico-culturels. La petite place qui est accordée aux artistes féminins et ce cloisonnement de la scène électronique reflètent la vision assez étriquée de la société actuelle, et il est bien évident que la culture d’un pays et d’une ville peut y jouer un rôle déterminant.

C’est grâce à certaines villes influentes et leurs promoteurs d’évènements musicaux qui font preuve d’un certain progressisme en la matière, comme Berlin, Londres, New York que les mentalités peuvent évoluer. Dans un colloque organisé par Rinse sur le thème des Femmes promoteurs, Céline de Sundae nous livre qu’elle, qui ne s’était jamais posée la question quand elle vivait à New York, a vu cette problématique ressurgir en revenant à Paris.

Plus de diversité permettra de palier ce manque de visibilité, redorer l’image de certaines villes, clubs, festivals et hypothétiquement faire remonter le tourisme, tout bénéf’ quoi !

Mais il y a encore un peu de travail. Même en 2017, il y a encore des gens comme le cofondateur du label Giegling qui, jetant son lest au micro du magazine allemand Groove, affirme qu’il serait « injuste que les femmes soient si disproportionnellement soutenues, alors qu’elles sont pires en matière de DJing que les hommes ». Galette d’ailleurs qu’il n’assume pas, puisqu’il a fini par revenir sur ses propos, se rendant certainement compte de l’énormité qu’il avait lâché.

Condescendance, « compliments » sexistes, harcèlement, le sexisme revêt plusieurs formes. Il se matérialise à travers des mots mais également à travers des actes. De nombreuses artistes en ont été victimes au cours de certains festivals. Les ingénieurs, prenant moins au sérieux les artistes femmes, se fatigueraient moins à bien faire leur travail lors de leur passage.

 

« Il serait injuste que les femmes soient si disproportionnellement soutenues, alors qu’elles sont pires en matière de DJing que les hommes » – DJ Konstantin

 

Certaines artistes ont voulu toutefois se jouer de la misogynie environnante. On pense évidemment à Nina Kraviz et à la scène du bain qui avait tant fait polémique au moment de la sortie du documentaire Between the Beats de Resident Advisor consacré à la DJ.

La musique est une forme d’art permettant de partager ses émotions avec autrui. Il s’agirait donc bien d’un domaine dans lequel ne devrait pas dominer l’arbitraire masculin. Tout le monde y a sa place. De jeunes artistes et activistes n’ont pas hésité à créer leur propre collectif et organiser leurs évènements pour promouvoir les femmes. C’est une manière pour les femmes de « se forger à elles-mêmes les chaînes dont l’homme ne souhaite pas les charger » comme dirait Simone de Beauvoir.

On peut citer les évènements de RA+RE, collectif exclusivement féminin, ou encore de l’asso « furieusement fille » Barbieturix qui bookent essentiellement des femmes à leurs soirées WET FOR ME. Mais également le collectif Wake, qui cherche à valoriser les femmes dans des domaines artistiques divers. Elles tentent toutes de renverser la tendance, et rendent alors exceptionnelle la présence d’hommes.

Cette discrimination positive est-elle vraiment nécessaire lorsque l’on voit des artistes comme la divine suisse Sonja Moonear en tête d’affiche un peu partout dans le monde ? La nécessité première n’est-elle pas d’avoir un line-up cohérent plutôt que de vouloir y instaurer un quota ou de chercher l’égalité à tout prix ?

Le nombre de femmes talentueuses qui produisent et jouent ne cessent d’augmenter depuis ces 10 dernières années. Il y a une réelle volonté de valoriser le travail de ces femmes et cette initiative est tout à fait remarquable. Faire un évènement un plateau exclusivement féminin pour appâter du monde en revendiquant le « Girl Power » n’a pas un grand intérêt, puisque la considération principale qui doit motiver la création de l’évènement est la musique.

En revanche, intégrer plus de femmes qui mériteraient d’être reconnues pour ce qu’elles font dans les programmations, participer à la découverte de nouvelles artistes et valoriser leur travail sont des actions qui permettront d’améliorer la situation. Du digging à la production en passant par le mix, toute initiative est bonne à prendre

L’artiste barcelonaise Rubi, par exemple, s’est révélée au monde musical grâce à sa chaine YouTube « Rubi ツ », dans laquelle elle nous offre des playlists de divers genres, de l’ambient à la deep en passant par le downtempo, le break ou encore la minimale. Ses sélections nous proposent un bon avant-goût de ses sets :

Qui que vous soyez, n’hésitez pas à pratiquer votre art, écouter différentes sortes de styles musicaux, améliorer vos compétences, et jouer ! Comme vous avez été sages, je vous offre une petite playlist 100% girly. Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une bonne écoute !

Lina