Aujourd’hui on vous présente Sebastien Forrester, un producteur aux influences et expériences multiples. Pas besoin de long paragraphe pour introduire cette interview, où l’on apprend tout (ou presque) sur le parcours de cet homme passé par beaucoup de genres qui lui ont tous apporté quelque chose. On vous laisse quand même son Facebook, son Soundcloud et son Twitter, pour que vous puissiez suivre toute son actualité !

Salut Sebastien ! Tu peux te présenter ?

Hello ! J’ai 26 ans, je fais de la musique depuis un bon moment. J’ai découvert la percussion au Gabon où j’ai vécu enfant ; ma première rencontre frappante avec la musique vivante et la performance s’est produite en Afrique Centrale.

De retour en France, j’ai débuté des études de batterie jazz auprès de Frédéric Firmin, batteur et percussionniste caribéen, qui a su me transmettre sa sensibilité, son oreille et son penchant pour l’expérimentation, la recherche, l’épuration. Il m’a montré le sens profond que peut revêtir chaque note quand elle résulte d’un choix radical. J’ai performé comme batteur dans des projets jazz, be bop, free jazz, musiques traditionnelles (je déteste l’appellation « musiques du monde ») aussi parfois. J’ai également joué du métal et du garage à une certaine période de mon adolescence, j’y trouvais une énergie finalement assez similaire à celle du jazz originel, un sentiment de rage et un furieux désir de faire bouger les corps qui me touchent toujours aujourd’hui. Parallèlement à la musique j’ai mené des études de lettres modernes.

En licence je me suis trouvé quelques mois sans collaborateurs. J’ai donc débuté la basse et le clavier, pas mal tâtonné et finalement commencé à enregistrer des esquisses supposées me servir pour un éventuel futur groupe. C’était très brut, la plupart des morceaux étaient improvisés, joués live, et se fondaient sur un socle rythmique répétitif et lancinant. J’ai même enregistré ma première cassette de démos avec un micro de webcam, c’est pour te dire les conditions techniques. Mais j’y ai pris goût, j’ai eu la chance de pouvoir diffuser ma musique rapidement et le projet était né…

On te connait bien d’Holy Strays mais on se doit bien évidemment de parler de ton super projet solo, Sebastien Forrester. Comment est né ce projet ?

Holy Strays a été mon nom d’emprunt depuis 2010-2011, lorsque j’ai commencé à sortir mes premiers morceaux sur Not Not Fun records, un excellent label indé californien. J’aime énormément ce que ce pseudonyme incarne et représente ; il m’était venu de mes lectures de William Blake et Gérard de Nerval lorsque je rédigeais mon mémoire à cette période. Mais au cours des derniers mois, il s’est tout simplement révélé obsolète. Holy Strays n’a toujours été que moi alors que bon nombre de gens pensait qu’il s’agissait d’un groupe ; le pluriel porte à confusion j’imagine. Il était devenu trop imprécis, trop éloigné de ce que je suis réellement aujourd’hui. Ma démarche s’est aussi beaucoup enrichie, j’ai réalisé mes premières productions pour d’autres artistes, commencé à composer pour divers supports audiovisuels et entamé de nouvelles collaborations. Ma musique a muté, j’ai donc senti qu’il était temps de franchir une étape et de m’en séparer définitivement.

Ce projet solo c’est un peu une nouvelle forme de liberté pour toi ?

La liberté a toujours été le terreau de ma démarche. Ma musique est avant tout un laboratoire d’idées, un terrain d’expérimentation, je la fais avec sens mais ne lui donne aucune signification précise, ça n’est pas mon rôle. À chacun de la vivre à sa manière. M’affranchir du pseudonyme me permet désormais d’exister en tant que musicien, d’assumer mon identité propre et de faire le lien entre mes différents projets, mais mon désir reste le même : m’exprimer sans limitations. Cela dit, ce choix est aussi porteur d’une nouvelle forme de pression, car il me rend vulnérable et dissipe la frontière qui existait entre mon travail et mon individualité. J’en suis conscient et je prends cet aspect très au sérieux.

En tant que producteur, tu bosses comment ?

Pour reprendre ta précédente question, mon approche est super évolutive. Il s’agit toujours de trouver le moyen adéquat de poser une idée telle qu’elle me vient, de manière juste et spontanée, sans en perdre l’essence et la fragilité. J’ai la chance de pouvoir écrire la musique donc je me sers de ce support quand c’est approprié mais j’enregistre également beaucoup de petits riffs et drafts sur mon téléphone. L’essentiel du reste se déroule dans mon cerveau et mon ordinateur à vrai dire. Je peux passer dix ou douze heures par jour, en transe, devant mes instruments et mes machines.

Ma démarche obéit parfois aux limites matérielles auxquelles je suis soumis à un moment donné. Cet été par exemple, j’ai été amené à travailler sur ma première soundtrack, je n’avais qu’un laptop sans internet et un enregistreur portable. Cette configuration m’a obligé à être inventif, à explorer la contrainte. Elle m’a permis d’essayer des modes de compo auxquels je n’aurais pas forcément songé si j’avais été à l’aise, en studio.

J’essaie tant bien que mal de me mettre en danger, de remettre en question mes acquis, d’adopter une forme de naïveté dans le process. Au sein d’un groupe, tes bandmates t’aident à sortir de tes gonds et te poussent à te surpasser. Quand tu composes en solitaire, c’est beaucoup plus complexe, voire sclérosant quand tu t’isoles trop longtemps. Cette zone dans laquelle tu rentres peu à peu est à la fois complètement dingue, stimulante et dangereuse, de mon point de vue en tout cas. J’ai beaucoup échangé à ce sujet avec Fawkes (productrice et vocaliste) ainsi qu’avec mes copains de Le Vasco. Finalement, mes ennemis sont l’ennui, la lassitude et le confort. J’ai besoin de radicalité.

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C’est quoi ta source d’inspiration au quotidien ?

Ma copine, tout d’abord, qui m’a toujours soutenu et continue de croire en moi. Elle est systématiquement la première à écouter mes productions. Être épaulé de cette manière est infiniment précieux.

Du côté artistique, je suis un grand digger de musiques traditionnelles. Les musiques rituelles et populaires touchent à l’essentiel, se rapprochent d’une forme de vérité qui me fascine et qui parle à ma psyché, je suppose. La tradition et sa transmission, le folklore, sont des objets de réflexion qui me sont chers. Le flou identitaire est à mes yeux une caractéristique majeure de nos existences modernes. Je suis franco-britannique, j’ai vécu un peu à l’étranger mais j’ai passé deux bons tiers de ma vie dans les environs de Paris, grande métropole occidentale. Internet m’a donné accès non seulement à toutes les musiques mais aussi tous les contenus artistiques et littéraires que je souhaitais consulter ou m’approprier. Par ailleurs, la culture pop au sens large est partout, tout le temps, dans les supermarchés, les gares et autres non-lieux. Nous sommes perpétuellement réceptacles d’une multitude de sons, d’informations. Je suis un enfant de l’ère digitale. Dans ce contexte mondialisé qui tend à l’homogénéisation, quelles sont mes racines et quelle est mon identité ? C’est une question que je me pose souvent, la musique m’apporte quelques éléments de réponse. Elle représente une quête intime en fin de compte. J’ai par exemple réalisé récemment que certains thèmes présents dans mes morceaux renvoyaient à la musique traditionnelle anglaise ou irlandaise avec cette atmosphère côtière, insulaire, très médiévale parfois. Ils se mêlent à des rythmiques et des cellules mélodiques imprégnées de l’influence qu’a eue l’Afrique, car les expériences que j’y ai vécues font aussi partie de mon ADN, sans réappropriation factice. J’ai constaté qu’il s’agissait finalement d’un jeu de pistes avec mes origines, en quelque sorte.

J’aime les contrastes et les nuances, opposer les extrêmes, fuir le consensus et me surprendre moi-même, sans juger mon travail à mesure qu’il prend vie. Le monde et la manière dont je le perçois sont mes principales sources d’inspiration.

Du coup, des projets en cours ou à venir ? 

Mon premier EP sous mon nom sort en début d’année prochaine, puis l’album le suivra de peu je pense. Je les ai mixés au studio Red Bull à Paris avec un très bon copain, Paulie Jan, que j’en profite pour saluer.

J’ai écrit ma première pièce pour orgue d’église et percussions dans le cadre de mon examen au conservatoire, c’est une chose dont je rêvais secrètement depuis de nombreuses années. J’ai eu la chance de me voir proposer ce travail en collaboration avec l’organiste Léonid Karev. J’ai très hâte de la jouer et j’espère pouvoir approfondir cette direction dans les mois à venir. Pour finir, j’ai composé ma première BO pour un documentaire destiné à la BBC et PBS, le sujet me tient particulièrement à cœur, il a été très inspirant. J’en dévoilerai plus d’ici début 2017. Ce sont les deux gros projets qui m’ont pris 99,9% de mon temps depuis avril. À part ça, des collaborations auxquelles je tiens beaucoup et des productions pour d’autres artistes, mais je n’en parle pas encore…

Une future date à ne pas manquer ? 

Le 24 novembre au Nüba si vous êtes parisien, je jouerai un set un peu spécial, essentiellement des morceaux de mon album à venir, ainsi que des expérimentations autour du soundtrack que j’ai réalisé justement.

On se dit au revoir en musique ? Ton titre pêché mignon en électro ? 

Il ne s’agit pas d’un péché mignon, bien au contraire ! Je vous recommande tout ce que fait Fawkes (s/o à elle), notamment son dernier 2-titres ‘Dusk Dawnflower’, ainsi que son nouvel EP à paraître ce mois-ci.

Pour ce qui est du péché mignon, je dirais ‘Voix Sans Issue’ de Christophe.